Il est fréquent en supervision, que les coachs professionnels se demandent comment aider leur client à « progresser » au-delà de l’objectif ; Patatra ! nous voilà enfermés dans un « vouloir » plein de bonnes intentions mais surtout plein de jugements. : on diagnostique, on pèse, on catégorise, on analyse….comment relâcher en nous ces « jugements » pour nous laisser surprendre par l’inattendu ?
Accompagner et aimer le vrai quel qu’il soit
Accompagner ne justifie en rien de faire semblant : l’autre a besoin de notre authenticité comme d’une nourriture vitale. Être authentique, ce n’est pas dire ce qui nous paraît vrai. C’est être vrai. Et être vrai, ce n’est pas savoir où est le vrai. Ce n’est pas « être sûr ». C’est partager des représentations.
Notre rôle est aussi de soutenir le vrai de l’autre, d’aimer ce vrai de toutes nos forces, surtout quand il se cache. Et là où cela demande délicatesse, c’est de ne pas exercer la moindre pression pour éradiquer ce qui nous apparaît vide, faux, mensonger, illusoire. C’est renoncer à « juger » depuis notre « savoir ».
Renoncer au « jugement » depuis notre « savoir »
Ce « sans savoir » « sans jugement » pourrait se comprendre comme une absence d’expertise, une naïveté, une abdication du discernement. Ce serait un contresens.
Il y a un fondement bien plus exigeant à cette position : je peux connaître, penser, faire des hypothèses, exercer mon discernement, tout en sachant que quelque chose de l’autre m’échappera toujours.
Le non-savoir n’est pas le contraire du savoir. C’est un savoir qui connaît ses limites.
Et cela change radicalement la posture du coach.
Je peux entendre des défenses, identifier un scénario, percevoir une projection, reconnaître un système relationnel… sans jamais réduire la personne à ce que j’en ai compris.
Rester dans l’entrée
Parfois, ce que la personne envoie au front, c’est une simple conversation : des mots anodins ou mondains. Et pourquoi pas ?
Se laisser inviter chez l’autre, c’est accepter de rester dans l’entrée le temps qu’il nous fasse assez confiance pour nous introduire au salon. Le temps de lui prouver que c’est lui qui décide, que c’est son rythme qui compte. C’est lui qui sait.
Peut-être la rencontre n’aura-t-elle pas vraiment lieu. C’est important que ce soit possible aussi : ne rajoutons pas sur ses épaules la responsabilité de notre joie à nous penser « missionnés » de « faire grandir » l’autre.
Les lampes allumées au dedans
Ce n’est pas si simple de ne pas nous laisser emporter ou passionner par le sujet apporté. Notre attention doit rester éveillée à l’émergence, chez l’autre, d’une parole habitée, d’un éprouvé qui percerait sous la neige anonyme du bavardage.
J’appelle cela, garder toutes les lampes allumées à l’intérieur, tandis qu’à la surface la conversation se poursuit, pour donner envie d’entrer, peut-être, dans ce lieu nu de l’intériorité. Que savons-nous de ce que l’autre a besoin de vérifier ? Que connaissons-nous du risque qu’il prend à se raconter ?
Un sourcil peut devenir une bombe
Dans les contrées où la personne se risque et s’expose, souvent après bien des errances et des faux-semblants, il suffit chez celui qui écoute d’une minuscule crispation de la bouche, d’une hésitation de la main, d’une crue légère du sourcil, pour que le jugement, germé à son insu, arrive sur elle comme une bombe. Ce sourcil se reçoit aussi nettement qu’un cri.
Descendre dans les racines de nos crispations morales
Accompagner, ce n’est pas apprendre à cacher son désaccord, son désappointement, les jugements qui se lèvent : l’exigence interdit le masque. Notre travail sera de descendre dans le volcan de notre propre vie, suffisamment profondément pour que se dissolvent peu à peu les racines de nos crispations morales.
Rencontrer en nous-même assez de contradiction, d’ambivalence, de mystère, d’opacité, de prétention, de découragement, de mensonge, de domination, de lâcheté, d’inconsistance… pour que plus rien d’humain ne nous soit étranger, et que notre jugement ne trouve plus où prendre corps.
Le travail de l’accompagnant sera d’apprendre à s’aimer et se laisser aimer entier. C’est là que le jugement expire.


Article écrit par Flavienne Sapaly

