Je suis comme tout le monde : entre la météo, les guerres, l’emballement climatique, le retour de l’extrémisme, l’IA…sur fond d’accélération du temps…j’ai du mal à rester dans l’enchantement.
Je ne suis pas la seule : le contexte nous infuse comme un sachet de thé resté trop longtemps dans l’eau. Brouillard et impuissance saisissent les personnes que j’accompagne ; un état de fatigue inhabituel, un brouhaha mental, des états d’être négatifs et de multiples réactions : il y a ceux qui sombrent, ceux qui luttent, ceux qui capitulent…et ceux qui font « pause ».
Une étude menée par Dominique Lussan[1] en 2003 (sur quelques 1800 personnes âgées de 4 à 87 ans), révèle que, nos états d’être sont en lien avec notre niveau de conscience : même dans un contexte « normal », 80% des personnes n’avaient pas la capacité de ressentir un état d’être positif plus de 3’ d’affilé.
Comment garder un état d’être positif dans un contexte chaotique ? Comment se distancier sans se couper du réel ? Rien de simpliste là-dedans. C’est probablement le chemin de toute une vie. Tout commence à l’intérieur de nous.
La spirale infernale des dynamiques de survie
Face à un contexte complexe et incertain où plusieurs enjeux majeurs se vivent en même temps, comme ce que nous traversons au niveau planétaire, chacun réagit selon son niveau de conscience. Lorsque la peur est présente, et nous oriente dans des dynamiques de survie : nous nous dissocions, nous nous anesthésions, ou nous restons figés : en entreprise, je constate que de nombreux projets restent dans les cartons en attendant de mieux cerner les orientations politiques. Je rencontre des collaborateurs qui renoncent à leurs désirs d’évolution pour rester « au chaud » dans leur poste actuel.
On valorise l’adaptabilité mais n’oublions pas qu’il s’agit d’un comportement appris par notre espèce pour survivre.
Quand l’angoisse devient envahissante, nous basculons dans des états dits « déréglés » où l’attaque et la fuite prennent le dessus – autrement dit, nous sombrons (l’Eco anxiété n’est pas un mythe) et/ou nous cherchons des coupables, responsables de nos misères (les gouvernements, les patrons, les syndicats, les pollueurs…) et/ou nous capitulons pour un détachement dans le déni ou le repli sur soi (retrait du système, désinformation.)
Pourquoi ces réactions ? Parce que nous nous identifions à ce qui se vit en nous : nous sommes « collés » à des émotions et pensées en lien avec notre expérience de vie ou celle de notre environnement. Prendre du recul et garder confiance en la vie est happé par des peurs qui prennent le dessus.
Il existe pourtant une bonne nouvelle : la conscience peut émerger dès lors que nous reconnaissons que ce n’est pas tout de nous qui réagit mais certaines parties de nous.
Et là il faut poser un choix clair : est-ce que je veux continuer de sombrer, de fuire ou de lutter en pensant que c’est le contexte qui est le problème ? (avec toutes les nuances nécessaires dans les situations qui sont réellement de l’ordre de la survie et ont besoin d’empathie et de soutien). Où est mon pouvoir véritable sachant que je ne peux pas toujours changer l’extérieur?
Identifier nos parts réactives
La première étape consiste à reconnaître les parties de nous qui vivent les émotions ressenties dans le contexte : la peur, la colère, l’impuissance, la tristesse voir le désespoir. Quand je parle de « ces parties », j’évoque des aspects de nous, qui ont leur propre identité, leur propre énergie. Ces parts de nous peuvent être des répliques du passé, des mémoires, des activistes, des critiques, des déprimés, des éternels optimistes, des éternels pessimistes, des autruches, des « j’m’enfoutistes »…Ces parts s’expriment souvent à travers des pensées automatiques, des tensions corporelles, ou des impulsions à agir ou à fuir. Plutôt que de nous juger pour ces réactions, il s’agit de les accueillir avec curiosité.
Qu’est-ce que je me raconte à propos du présent ou du futur de notre réalité ?
Créer un espace intérieur d’observation
Une fois ces parts identifiées, l’enjeu est de ne plus s’y confondre. En développant un espace intérieur suffisant, où nous pouvons devenir témoin de ces états sans nous laisser submerger. Cet espace se construit par des pratiques comme la respiration consciente, l’introspection, l’écriture, le dialogue intérieur, le focusing, la maieusthésie ou la méditation et plus encore surement. Il nous permet d’adopter une posture d’accueil et d’écoute bienveillante. Il nous permet d’établir un contact avec « l’altérité » qui se manifeste en nous. L’endroit depuis lequel nous pouvons devenir observateur de nous est souvent un espace de paix et de détente que nous avons à apprendre à cultiver.
S’occuper de ces parts régule nos états internes
Ces parts réactives ne disparaissent pas simplement parce qu’on les observe. Elles portent des besoins et des désirs souvent inassouvis : sécurité, reconnaissance, sens. La clé réside dans l’attention que nous leur portons. Plutôt que de chercher à les faire taire, nous pouvons explorer d’autres moyens de satisfaire leurs désirs/besoins. Cela peut passer par le dialogue intérieur, la recherche d’un cadre relationnel bienveillant ou l’engagement dans des actions porteuses de sens.
Reconnaitre l’ombre
Paradoxalement, ces aspects de nous ont aussi une polarité opposée : par exemple une part de moi peut se vivre désespérée des guerres du Proche Orient et aspirer à la paix. Il est dès lors important de se demander si une part opposée pourrait aussi exister en soi. Par exemple je peux voir qu’une part de moi est prête à faire la guerre à ceux qui soutiennent Poutine : ainsi, au nom de la paix, je vois que pourrai faire la guerre. Nos projections sur le « mal » qui cause notre malheur, est bien souvent le symptôme d’aspects plus inconscients de nous mèmes que nous ne voulons pas laisser émerger. L’ombre est pourtant riche d’un potentiel qui nous sera fort utile pour faire face.
Ce niveau de conscience permet de constater que tout ce qui nous touche à l’extérieur se vit la plupart du temps à l’intérieur de nous.
« Votre vision deviendra claire seulement lorsque vous pourrez regarder dans votre propre cœur. Qui regarde à l’extérieur, rêve ; qui regarde à l’intérieur, s’éveille. ». Carl Gustav JUNG
Il faut rappeler ici que l’ombre n’est pas un aspect négatif de nous. C’est une part que nous ne voyons pas. Les ombres positives existent aussi. Le dépressif porte en lui une ombre riche de pulsion de vie par exemple.
Retrouver la souveraineté intérieure et l’unité
C’est en différenciant nos états internes et en régulant nos réactions, que nous cessons d’être ballotés par le contexte. Le sentiment de souveraineté sur notre vie, nait de la reconnaissance intime et sans jugement de ce qui se vit en nous. Quelque chose en nous se trouve non plus victime des évènements extérieurs mais responsable, au sens de « porteur de la chose ».
Oui, nous portons en nous la guerre que nous détestons.
Je ne dis pas que veiller à notre écologie intérieure sans actions sur l’écologie extérieure est suffisant. Mais à un niveau plus profond, cet apaisement peut nous amener à ressentir une forme d’unité avec ce qui est, au-delà des fluctuations du monde.
La maturité c’est pour moi, de pouvoir choisir sa réaction à la façon dont la vie nous traverse : est-ce que je reste enfermé dans mes réactions de survie ou est-ce que je cultive un espace intérieur propice à la conscience ?
Ce chemin demande de la pratique ; N’en faisons pas un absolu et ne nous jugeons pas si nous n’y arrivons pas ! C’est de mon expérience, une voie qui nécessite de la patience avec nous même et qui nous ouvre à une posture plus libre, et finalement plus vivante.
[1] Dominique LUSSAN, présidente fondatrice depuis 2001, de HARMONIC VISION, Centre de Recherche et Développement sur les États de la Conscience et la Création de Valeur Globale.
Elle a développé 2 recherches fondatrices qui ont donné naissance aux concepts suivants : en 2003, « Conscience et Action » et en 2015, « les Sciences de l’Être appliquées à la vie».


Article écrit par Flavienne Sapaly

