Ne pas savoir est une compétence

1 Fév 2025

Article écrit par Flavienne Sapaly
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Coach Accréditée EIA Praticien senior et ESIA superviseur

Organisme de Formation Humanart certifié Qualiopi

Il semble naturel de constater que l’ignorance soit encore immense. Ce qui est surprenant, c’est que l’une des zones les plus rebelles au savoir soit justement l’aptitude à ne pas savoir.

Le non-savoir, source de compétence ? Comment est-ce possible ?

Dans un monde saturé de connaissances accessibles en un clic, où l’intelligence artificielle fait de nous des humains « augmentés » de savoirs qui ne nous appartiennent pas, il devient difficile d’accepter que le savoir ne soit pas toujours la réponse. Pourtant, comme le disait Louis Leprince-Ringuet[1]« Un savant, c’est quelqu’un dont l’ignorance a quelques lacunes ». 

Nous mesurons mal son importance car elle semble contre-intuitive. Pourquoi cultiver l’art du non-savoir dans un monde où tout savoir est disponible et valorisé ? Pour le philosophe Hartmut Rosa[2], le projet culturel de notre modernité, rendre tout disponible, nous prive de résonance avec les autres et le monde ; savoir c’est se couper de la possibilité d’être atteint, touché ou animé « intérieurement », et de répondre de façon singulière.

Dans le management, le cadre devrait accepter de ne pas savoir à la place de son collaborateur quand celui-ci cumule les négligences professionnelles. Trop souvent, les jugements préconçus s’imposent : « encore un qui a mauvais caractère »« il ne supporte pas l’autorité »« il n’a pas compris l’importance de sa tâche ». Ces suppositions conduisent à des analyses erronées et à des décisions inadaptées. En acceptant de ne pas savoir, le manager ouvre un espace de dialogue qui permet d’identifier les véritables enjeux et d’apporter des réponses justes.

Dans notre métier de coach professionnel, nous sommes censés aider les personnes accompagnées à reconnecter leur savoir intérieur sans savoir pour elles. Et pourtant ! Nos diagnostics et nos cadres de référence ne sont-ils pas parfois des savoirs qui croient saisir ce qui serait bon pour notre client ? dès lors notre savoir devient un « pouvoir » et un « vouloir » pour l’autre qui nous éloigne de la véritable écoute et de l’accompagnement sincère.

Rester là, avec notre client, sans réponse, et quitter une séance avec une question à mastiquer,  est une grande compétence.

L’angoisse du vide et de l’impuissance

L’être humain n’aime pas ne pas savoir. Ce vide de l’esprit est angoissant. Dire « je ne sais absolument pas comment je peux vous aider, mais j’ai confiance, nous allons avancer ensemble » est une posture inconfortable pour certains et libératrice pour ceux qui perçoivent que cet espace vide ouvre la porte au tout possible.

C’est le « Moi » qui veut tout maitriser, avoir tout lu, tout vu. Ce que nous ignorons c’est qu’il y a en nous un processus autonome, qui possède son propre rythme, sa propre intentionnalité et qui déleste le « moi » de son exigence permanente d’être hyper compétent (qui sont aussi les exigences du collectif culturel). Ce qu’on peut maitriser c’est éventuellement le dévoilement de Heidegger : la levée des voiles qui nous empêchent d’entrer en relation avec ce qui en nous a un savoir inné : se rendre disponible à cela, fait peur car on le croit vide alors que c’est vivant. Les anciens appelaient cela « la vie de l’âme ».

Ne pas se mettre à la place de l’autre

« Vouloir savoir » c’est ne pas assumer de devoir passer par l’autre pour le comprendre. Même les méthodes de communication basées sur l’empathie encouragent souvent cette illusion : « entendre l’autre pour mieux se mettre à sa place ». Pourtant, on ne peut jamais réellement se mettre à la place de l’autre. Se projeter en lui revient à interpréter à partir de nos propres filtres et à perdre de vue son expérience unique.

Il ne s’agit pas de « ne rien savoir du tout », mais bien de ne pas savoir à la place de l’autre. On peut tenter de rejoindre l’autre. Vérifier. On peut également poser de vraies questions dont les réponses ne sont pas suggérées, mais co-construites dans l’échange. C’est en laissant l’espace pour des réponses inattendues, que nous créons un cadre où l’autre peut valider lui-même la cohérence de son raisonnement.

Les limites du « savoir » sur soi-mème

« Je me connais, je suis ceci et  comme cela». Par leurs jugements et certitudes sur eux mèmes, les personnes s’enferment souvent dans un savoir qui est la cause même de leurs limitations : « Ah bon ? Qu’est ce qui te faire dire cela ? » : cette question ouvre bien souvent le chapitre des croyances qui nous fondent. Des croyances limitantes le plus souvent.

Ne pas savoir qui est « je suis », c’est s’ouvrir à l’infini mystère de notre identité véritable. Et on n’est pas à l’abri de bonnes surprises !

[1] Louis Leprince-Ringuet a obtenu plusieurs prix de l’Académie des sciences et de la Société française de physique ; il a obtenu également le prix littéraire Ève Delacroix en 1958 et membre de l’Académie Française en 1966

[2] « Rendre le monde indisponible », Hartmut Rosa, éditions la découverte (2023)

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