Ces derniers mois, critiquer le développement personnel semble faire le buzz les réseaux sociaux : moquerie facile, vidéos ironiques, raccourcis assassins pullulent. Et à vrai dire, je comprends en partie cet agacement. Car le développement personnel, à force d’être dilué, marketé, surexposé, a perdu une part de sa profondeur. Mais faut-il, pour autant, jeter le bébé avec l’eau du bain ?
Il est essentiel de distinguer deux choses : le développement personnel comme quête sincère de conscience, et le développement personnel comme marché de promesses magiques, prêt-à-penser et injonctions dites « bienveillantes ».
Beaucoup de critiques ciblent cette seconde version. Celle des « il faut changer ton mindset », des « sois aligné.e », des « deviens la meilleure version de toi-même »… À coup de mantras, de routines matinales, de langage surané et de success stories, on en arrive à faire de l’évolution personnelle une obligation. Un nouveau devoir moral. Une tyrannie du mieux-être. Le bonheur devient un objectif à atteindre, la souffrance un échec. Et à force de vouloir se changer, on finit par se rejeter tel qu’on est.
Pourtant, le problème n’est pas le développement personnel. C’est ce que nous en faisons. Ce que nous projetons dessus. Ce que nous en attendons. Un regard d’enfants qui croient à la magie des outils, et admirent les « grands qui savent comment être heureux…eux! ».
Prenons l’exemple de Julie, entrepreneuse qui se juge d’être « pas assez » organisée. Elle enchaîne les livres, les méthodes, les formations, les check-lists. Mais au fond, elle ne fait que recouvrir une peur permanente de ne pas être à la hauteur. Ce n’est pas plus d’organisation qu’il lui faudrait : c’est un espace pour écouter cette peur, la comprendre, et peut-être cesser de s’acharner à se « corriger ». Car se transformer ne passe pas toujours par l’ajout, mais souvent par le dépouillement.
Un autre angle mort des critiques actuelles concerne le sens du collectif. Il est vrai qu’un certain développement personnel alimente l’illusion d’un « moi-roi », centré sur ses besoins, ses blessures, son épanouissement individuel – au détriment du lien social.
Oui, nous sommes invités à commencer par nous-mème (« Aides toi le ciel t’aidera »). Non, nous ne pouvons pas en rester là.
Comme le disait Martin BUBER « Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. »
Dans nos métiers d’accompagnement, la vigilance est d’autant plus grande : quand un coach, au nom de sa pratique ou de ses croyances, impose une vision de ce qu’est « l’alignement », « le bon » ou « le sensé », il quitte sa posture. Il ne facilite plus, il oriente. Et là, l’accompagnement devient dogme.
Mais malgré ses limites, le développement personnel reste un formidable levier de conscience. Il invite à regarder à l’intérieur, à questionner ce qui était pris pour acquis, à mettre de la lumière sur nos fonctionnements. À ralentir. À respirer. À retrouver un sens plus profond. Un sens qui ne se construit pas à coups de stratégie, mais qui se dévoile dans l’expérience, dans le doute, dans les épreuves, dans l’ordinaire aussi.
Oui, il y a une forme d’illusion dans l’idée que l’on peut « façonner sa vie à son image » à coup de volonté. Mais cela n’invalide pas la puissance de la responsabilité : non pas pour tout contrôler, mais pour habiter pleinement ce que la vie nous propose. Comme le dit joliment Heidegger :
« L’homme n’est pas le seigneur de l’étant. L’homme est le berger de l’Être. »
Au fond, il s’agit moins de vouloir « bâtir du sens » que de le laisser émerger, à travers une posture d’écoute, de disponibilité, de discernement. Une posture où l’on ne cherche plus à « réussir sa vie », mais à en honorer le mystère.
Alors à ceux qui critiquent le développement personnel, je répondrais par cette phrase – attribuée à tort à Voltaire, mais précieuse néanmoins :
« Je désapprouve ce que vous dites, mais je défendrai jusqu’à la mort votre droit de le dire. »
Car critiquer, c’est aussi penser. Et penser, c’est sain. Mais de grâce, ne confondons pas les excès d’un marché avec l’élan originel d’une quête intérieure.
Il est urgent de réhabiliter une approche du développement personnel qui ne soit ni dogmatique, ni égotique, ni culpabilisante. Une approche ontocentrée[1], qui reconnaît les contradictions humaines, accueille les paradoxes, et honore la complexité.
C’est ainsi, peut-être, que nous pourrons faire du développement personnel non pas un programme de performance intérieure, mais une voie de maturation, de reliance et de vérité.
[1] Approche centrée sur l’essence de toute chose


Article écrit par Flavienne Sapaly

