Transformation : l’art du compostage

4 Juin 2026

Article écrit par Flavienne Sapaly
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Mail : flavienne.sapaly@humanart.fr

Coach Accréditée EIA Praticien senior et ESIA superviseur

Organisme de Formation Humanart certifié Qualiopi

L’une des grandes illusions de notre métier consiste à croire que la transformation consiste essentiellement à se mettre en mouvement vers un futur.

La dimension spacio temporelle qui relie passé/présent/futur est parfois explorée, mais l’essentiel de l’énergie est tourné vers l’élaboration d’une nouvelle vision, d’une nouvelle organisation, d’une nouvelle culture ou de nouveaux comportements.

Pourtant, mon expérience des transformations individuelles, collectives et organisationnelles m’enseigne exactement l’inverse : rien de véritablement nouveau ne peut apparaître tant que l’ancien n’a pas commencé à mourir.

J’ai déjà évoqué cette question dans un précédent article consacré à notre rapport au temps[1]. Car toute mutation profonde demande du temps. Non pas seulement pour construire, mais pour défaire. Un temps qui ne se contrôle pas.

Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec la relation compliquée que nous entretenons, en tant qu’occidentaux avec la mort. Nous la cachons, l’évitons, voudrions la maitriser.

Toute création suppose une décomposition de l’ancien.

Les traditions spirituelles et mythologiques le rappellent depuis toujours.

Dans la mythologie taoïste, le monde naît de la décomposition du géant primordial Pangu : ses os deviennent montagnes, son souffle devient vent, son sang devient rivières. La vie nouvelle surgit de la transformation de ce qui n’est plus.

Dans le christianisme, l’homme nouveau ne naît qu’à travers une mort symbolique. La résurrection n’efface pas la croix ; elle en est la conséquence.

La nature elle-même fonctionne ainsi. Sans la lente décomposition des feuilles, des arbres morts et des organismes disparus, aucun humus ne se formerait. Aucun printemps ne pourrait revenir.

Pourquoi imaginerions-nous que les organisations échappent à cette loi du vivant ?

Quoi composter?

Toute transformation authentique suppose donc un temps de compostage.

  • Composter des croyances devenues obsolètes.
  • Composter des habitudes qui ont pourtant longtemps été utiles.
  • Composter des représentations du pouvoir, de la performance, du contrôle ou de la réussite.
  • Composter parfois une identité professionnelle entière.

Le rôle de l’accompagnant n’est alors pas seulement d’aider à construire l’avenir. Il consiste aussi à favoriser ce processus de décomposition féconde.

Comme les champignons dans une forêt : Invisibles ou presque, ils transforment silencieusement ce qui n’est plus vivant afin que la vie puisse réapparaître sous une autre forme.

Concrètement, comment contribuons-nous à ce compostage ?

D’abord en favorisant la mise en lumière et en mots de ce qui demande à être « décomposé ». Non pas ce qui est « mauvais », mais ce qui a terminé son cycle de vie ou empêche l’émergence du nouveau. Et les dirigeants conscients de cela, jouent la carte de la transparence sur ce qui fût et ne pourra plus être. Sous la pression d’un résultat à atteindre, leurs demandes de transformation sont souvent ambivalentes (voir & infra).

Ensuite, en proposant des processus créatifs qui permettent d’aller au delà du mental. Cela peut passer par des temps de réflexion en silence, du travail symbolique, des récits, du corps, des états modifiés de conscience ou toute pratique permettant de sortir momentanément des réponses automatiques, et du déjà connu.

Nous contribuons également en permettant que les bénéfices de l’ancien soient honorés avant de vouloir le remplacer : Ex: Une organisation qui a bâti son succès sur une culture du contrôle ne pourra pas développer la confiance si cette culture est simplement dénoncée. Elle a souvent été utile. Elle a protégé quelque chose. Elle mérite d’être comprise, reconnaue dans ses aspects positifs et limitants avant d’être dépassée.

Enfin, nous aidons à faire émerger une intention.

Pas un objectif.

Une intention.

Une direction capable de mettre le cœur en mouvement avant même que les résultats soient visibles.

L’objectif cherche à obtenir. L’intention cherche à orienter. Dans les transformations profondes, cette nuance devient essentielle.

Les ambivalentes demandes de transformation.

Dans l’esprit de l’école de Palo Alto on sait que « toute demande de changement contient aussi une demande de préservation de l’équilibre existant. »

C’est pour cette raison que les organisations veulent accélérer l’émergence du nouveau sans consacrer d’énergie à l’accompagnement de la mort de l’ancien.

  • Elles demandent davantage de coopération sans renoncer aux mécanismes qui alimentent la compétition.
  • Elles veulent plus d’autonomie sans abandonner les réflexes de contrôle.
  • Elles souhaitent plus de créativité tout en conservant les croyances qui valorisent la conformité.

Le résultat est prévisible : les anciens paradigmes continuent de gouverner sous des habits neufs.

Peut-être qu’une partie de l’avenir de notre métier d’accompagnants réside précisément ici.

Non pas devenir des experts du changement. Mais devenir des « champignons », ou si vous préfèrez des jardiniers spécialistes du compost.

Des femmes et des hommes capables d’accompagner avec lucidité ce qui doit mourir pour que quelque chose de plus vivant puisse apparaître.

[1] « Ralentir dans un monde qui accélère », article de Flavienne Sapaly, https://humanart.fr/ralentir-dans-un-monde-qui-accelere/

 

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