(écrit sans IA) Depuis quelques décennies, nous sommes passés d’un excès de mentalisation à une réhabilitation du sensible. Le monde de l’entreprise a fini par reconnaître que nos émotions influencent profondément nos relations, et donc la performance. On parle mème « d’intelligence émotionnelle ». (Une ambiguité toute française puisque le mot « intelligence » renvoie au cognitif; on voit mème émerger des QE (quotient émotionnel!) qui pensent les émotions!)
Puis une nouvelle injonction est apparue :
« fais comme tu le sens! », « écoutes ton ressenti »
L’intention semble juste. Mais génère de la confusion. Au nom du « ressenti », les jeux psychologiques se multiplient, alimentant au passage les critiques de ceux qui rejettent tout ce qui n’est pas «pragmatique » et « scientifique ». Après la dictature du mental se fier à la religion des émotions semble excessif.
Alors, à quoi peut-on vraiment se fier pour avancer?
Ressenti ou réactivité ?
Beaucoup de décisions se prennent aujourd’hui au nom du « je le sens » , y compris aux plus hauts niveaux hiérarchiques. Et pourtant, combien d’entre nous ont décidé avec conviction un jour, pour se retrouver le lendemain incapables d’agir, envahis de doute ou de vide ?
Qui ressent en nous ?
Ce que nous appelons « ressenti » est le plus souvent une réaction émotionnelle. Toujours en lien avec une mémoire, consciente ou non.
*Une peur ancienne peut se déguiser en intuition.
*Un manque affectif peut se présenter comme un élan du cœur.
*Une blessure d’abandon peut devenir un « je ne le sens pas ».
Dans ces moments-là, nous ne sommes pas en train de « ressentir ». Nous sommes menés par notre inconscient. Exemple : « je ne le sens pas de travailler avec lui » peut être une réaction à une projection inconsciente sur une personne actuelle, d’une figure du passé. Donc notre ressenti n’est pas juste. C’est une émotion.
La mince frontière entre « ressenti » et « senti »
L’émotion est un signal. Elle indique qu’un besoin est touché, qu’une mémoire est activée. C’est un RE- SENTI. Nommer le ressenti est déjà un pas pour sortir de la réactivité. Ce n’est pas un mot dans une liste donnée à l’occasion d’une formation. C’est perceptible et descriptible corporellement. Toutefois, n’oublions pas que les émotions restent le plus souvent l’expression d’une part de nous peu apte au discernement.
Le senti est autre chose. Il ne survient pas forcément à l’occasion d’un déclencheur précis. Il est plus subtil. Il est aussi descriptible corporellement. Plus silencieux. Il est. Il se manifeste comme une cohérence corporelle : une respiration qui s’approfondit, un axe qui se redresse, une détente qui s’installe, ou un retrait paisible, clair, sans dramatisation. Par exemple, il peut s’agir d’un simple frisson quand une personne nous propose quelquechose. Pour certains ce senti pourrait signifier que la proposition est très juste et pour d’autres qu’elle est pas faite pour nous. Chacun a ses « codes » corporels.
Le senti n’a pas besoin de convaincre. Il informe. Il nous surprend parfois, voir souvent. Certains le nomment intuition.
Pourquoi est-il si difficile de sentir (et de ressentir)?
Parce que nous n’avons pas appris.
Nos blessures nous ont coupés du corps afin de nous éviter de sentir la souffrance. Notre éducation a valorisé le raisonnement. Quand il arrive quelquechose, le mental cherche pourquoi? et quelle solutions? Et au nom d’une exigence de preuve, certains ont disqualifié toute forme de perception subtile.
Nous avons appris à penser vite. Mais pas à habiter notre corps.
« Sentir » suppose de ralentir. De lâcher le mental. De discerner ce qui vient du passé de ce qui émerge du présent.
D’entrer en relation avec son propre corps et de laisser les souffrances renfermées émerger.
Pour un coach professionnel, cette distinction est cruciale. Sinon, combien d’accompagnement poussent à des décisions depuis une résonance blessée ? Combien d’interprétations naissent d’une projection ?
Une vigilance essentielle
Une dérive assez courante existe encore. Au nom de leur ressenti, certains affirment savoir ce qui se passe en l’autre ou ce qui serait bon pour l’autre : « Je sens que… », « Je ressens que tu… », « Je perçois que tu pourrais… »
D’abord la plupart du temps il s’agit de pensées sur l’autre; Si l’accompagnant exprime vraiment ce qu’il « ressent » lors de l’accompagnement, alors il est fondamental qu’il ait lui-mème une bonne clarté sur la source de son ressenti. Est ce habituel ou inhabituel pour l’accompagnant de ressentir cela? est ce en lien avec un comportement ou un dire de l’accompagné? est ce que partager ce ressenti peut contribuer à soutenir l’accompagné?
Mais si l’expression du « senti » ou « ressenti » devient une affirmation pour autrui, alors nous quittons l’écoute pour entrer dans une forme de pouvoir sur l’autre.
Dans l’accompagnement, l’éthique est simple : ne jamais substituer son propre senti à celui de l’autre. Et de la même manière, ne laissez personne « sentir » à votre place.
À moins d’entrer volontairement dans un cadre explicitement extrasensoriel, ce qui relève d’une autre démarche (médium, canal, guerisseurs…), nul ne peut prétendre savoir pour vous.
Le senti est intime. Il ouvre un espace et se présente éventuellement sous forme d’hypothèse lorsqu’on est accompagnant.
Nos instruments du « sentir »
Nos sens sont nos premiers instruments : le regard, l’écoute, le toucher, l’odorat…et cette sensibilité plus fine du corps, frissons, chaleur, tensions. Le cœur, les intestins, les mains sont aussi des capteurs subtils. Lorsque nous commençons à les écouter, une richesse d’informations se révèle.
Seule l’expérience nous permet d’approfondir et de décoder les messages que nos sens nous adressent.
Mais un instrument peut être mal accordé.
*Un regard saturé de jugements ne voit plus clairement.
*Une écoute chargée d’attentes n’entend plus vraiment.
*Un corps tendu ne perçoit plus finement.
*Un cœur en colère perd en empathie.
Nettoyer nos outils de perception ne signifie pas devenir parfaits, et attendre d’être un jour un canal de perception libre de toute projection. Surtout au début, nos sentis sont confus et le mental se glorifie d’interprêtations douteuses. Le senti est fugace et déconnecté du mental.
Par contre, le mental garde un rôle précieux : celui de vérifier de temps à autre. « Est ce que ce que j’ai perçu s’avère être une information utile et vérifiable?. Mais aussi celui de questionner : « Qui en moi ressent cela ? »
Nettoyer nos instruments, c’est…
Avant tout il s’agit d’un chemin de retournement intérieur. Une écoute intérieure fine. Pour cela, il convient de connaître ses blessures actives, d’identifier ses déclencheurs pour éviter de confondre « émotions » (re-sentis) et « senti ». Mais surtout de sortir de l’agitation mentale, de revenir au corps avant de décider. Bref, aimer le silence et cherche le silence de la tète.
Prendre confiance en son « senti », nous invite expérimenter sur de petites choses. Avec les années, on découvre qu’il existe en nous quelque chose qui sait. Nous sommes tous porteurs d’une sagesse du dedans qui attend notre oreille. Et vivre dans cette écoute demande rigueur et douceur. Humilité et éthique.
Quelles pratiques pour « sentir »?
Aucune en particulier. Et beaucoup à la fois.
Celui qui l’exprime avec le plus de justesse selon moi est Luis Ansa, dans La Voie du sentir :
« Le sentir ne s’apprend pas, il se révèle quand le mental se tait. »
En réalité toutes les voies spirituelles proposent des moyens; la voie du shivaisme du cashmere développe particulièrement ce point, là où d’autres parlent de la voie du coeur. Pour ma part, le silence de la méditation ou dans la nature, la musique, la poésie, la peinture, les pratiques du souffle, nourrissent cette exploration. La contemplation de mes rêves demeure mon plus précieux soutien à la découverte de mon monde intérieur. Chacun peut trouver sa forme singulière pour cultiver la sagesse qui l’habite. Mais ne nous y trompons pas : écouter cette sagesse ne supprime ni les émotions ni les épreuves. ce n’est pas un outil de plus!
Gratitude à ceux qui m’accompagnent encore sur ce chemin. Le senti est un guide précieux, aux portes multiples.


Article écrit par Flavienne Sapaly

