Quels récits pour mettre en mouvement l’entreprise vers un futur désirable?

10 Mar 2026

Article écrit par Flavienne Sapaly
Mob : 06.82.56.38.99
Mail : flavienne.sapaly@humanart.fr

Coach Accréditée EIA Praticien senior et ESIA superviseur

Organisme de Formation Humanart certifié Qualiopi

(écrit sans IA) L’inspiration de cet article m’est venue récemment lors de ma participation à la Fresque des récits et de ma découverte des travaux de Colas Van Moorsel[1]. Ce dispositif invite à explorer les histoires qui structurent notre manière de comprendre le monde et d’imaginer l’avenir.

Dans mes accompagnements de dirigeants, d’entrepreneurs et d’équipes, un constat revient avec insistance : la perte de sens s’accélère et mettre en mouvement devient difficile.

Non pas seulement parce que le monde change vite, il a toujours changé, mais parce que les récits qui permettaient de s’orienter ne font plus envie.

Entre récits dominants qui ne tiennent plus vraiment, récits alarmistes qui paralysent et récits complotistes ou extrémistes qui fracturent, les entreprises auraient besoin de nouveaux repères dans leur rapport au pouvoir, au temps, à la performance. Mais le contexte global n’y aide pas. L’immobilisme ou « continuer comme d’hab » prime. Seules les lois qui imposent des changements font un peu avancer le schmilblick. Alors çà râle aux élections !

Les récits dominants se fissurent

Pendant des décennies, l’entreprise s’est développée autour d’un récit relativement simple : Faire mieux, plus, plus vite, en optimisant les ressources.  Cela s’est traduit par quelques principes implicites :

  • la croissance comme horizon naturel
  • la performance comme critère central
  • la compétition comme moteur
  • la maîtrise des ressources comme preuve de réussite.

Ces récits ont permis un développement économique considérable. Mais ils reposaient aussi sur deux postulats implicites : une planète aux ressources infinies et une énergie humaine mobilisable sans limites.

Aujourd’hui, ces hypothèses sont largement questionnées. L’économiste Kate Raworth[2], avec sa théorie du Donut, propose une autre perspective : « L’humanité doit apprendre à prospérer dans un espace sûr et juste pour tous, entre un plancher social et un plafond écologique. »

Autrement dit : il ne s’agit plus seulement de produire plus, mais d’agir dans les limites du vivant.

L’infobésité polarise les récits

À cette crise des récits dominants s’ajoute un phénomène propre à notre époque : l’infobésité et ses complices : écrans, IA, digitalisation…. Nous avons accès à une quantité d’informations surabondante et contradictoire.

Pour faire face, notre cerveau tend à privilégier les informations qui confirment ce qu’il croit déjà.

Le neuroscientifique Sébastien Bohler[3] l’explique : « Notre cerveau préfère toujours les récits qui confortent ses habitudes plutôt que ceux qui exigent de changer. »

Les biais[4] de confirmation renforcent alors les clivages. Les récits dominants se rigidifient, les récits alternatifs se radicalisent et le débat public se polarise. Les récits complotistes prospèrent dans ce contexte.

Les récits alarmistes paralysent

Dans ce climat, certains récits critiques prennent une forme alarmiste : crises climatiques, effondrement possible des systèmes économiques ou sociaux. Les films et séries en témoignent..

Paradoxalement, ces récits qui voudraient provoquer une prise de conscience peuvent produire l’effet inverse : l’immobilisme.

Le psychologue Leon Festinger[5], avec la théorie de la dissonance cognitive, a montré que lorsque des informations menacent nos habitudes ou nos représentations, nous cherchons spontanément à rétablir notre cohérence intérieure.

Dans les organisations, cela se traduit souvent par :

  • la rationalisation
  • le déni de responsabilité
  • la minimisation
  • l’attachement aux habitudes.

Face à l’incertitude, l’immobilisme devient alors la réponse la plus confortable.

Les récits alternatifs se diffusent lentement

Depuis quelques années, plusieurs penseurs proposent pourtant de nouveaux récits pour l’entreprise.

Le biologiste Olivier Hamant[6] invite à passer d’une logique de performance à une logique de robustesse.
Frédéric Laloux[7] décrit des organisations plus autonomes et vivantes avec le modèle des entreprises libérées.
Otto Scharmer[8], avec la Théorie U, propose de transformer les organisations en développant une écoute profonde du futur émergent.
Sylvain Breuzard[9], avec la permaentreprise, imagine une organisation inspirée du vivant.

Merci à eux et leur apport est bien sûr très inspirant. Ces idées circulent. Les livres se transmettent, les conférences se multiplient, les expérimentations apparaissent.

Cependant leur diffusion reste lente : ils intéressent surtout ceux qui sont déjà convaincus et n’impliquent pas les collaborateurs.

Les recherches sur les dynamiques culturelles montrent qu’un changement commence à s’opérer lorsqu’environ 15 % d’un groupe adopte une nouvelle manière de penser ou d’agir. Cette idée rejoint les travaux du psychosociologue Serge Moscovici[10] sur les minorités actives, capables de transformer progressivement les normes collectives. Nous en sommes probablement encore loin.

Changer une organisation est difficile. Mais changer le récit invisible qui la soutient l’est encore davantage.

Remettre l’espérance en mouvement

Face à cette paralysie, le théologien et écologiste Michel Maxime Egger[11] change de perspective : « L’espérance n’est pas l’optimisme qui attend que tout aille bien, mais une force qui met en mouvement malgré l’incertitude. »

Dans un monde instable, l’enjeu n’est peut-être plus seulement de prévoir l’avenir, mais de retrouver la capacité de se mettre en mouvement. Et cette mise en mouvement passe souvent par un levier inattendu : l’imaginaire.

Susciter l’imaginaire pour agir

Le réalisateur Cyril Dion[12] le dit simplement : « Pour créer une société différente, il faut déjà l’imaginer. »

Il ne s’agit pas de rêver à des utopies hors-sols, mais de produire des récits utopistes réalistes : des récits capables de décrire un futur désirable tout en restant ancrés dans les contraintes du réel.

Certaines recherches évoquent même l’idée d’un ratio Losana : une société évoluerait plus facilement lorsque les récits utopiques deviennent plus nombreux que les récits dystopiques.

Autrement dit : lorsque l’imaginaire collectif cesse d’être dominé par la peur.

Faire des collaborateurs des auteurs de récits utopiques réalistes

La création de nouveaux récits n’est pas réservée aux philosophes ou aux romanciers. Elle peut devenir une pratique collective dans les organisations.

De simples ateliers peuvent inviter salariés, managers et dirigeants à se poser ensemble quelques questions :

  • Quels récits gouvernent aujourd’hui notre manière d’oeuvrer ?
  • Quelles récits ou normes sociales ne nous conviennent plus ?
  • Quelles histoires pourrait émerger d’ici 5, 10 et 15 ans de normes qui nous conviendraient?

Ces récits partagés peuvent alors nourrir des expérimentations concrètes. Il autorise la rêverie collective, là où une vision même partagée devient vite « sérieusement » peu enthousiasmante.

Car les récits ont un pouvoir discret mais immense. Ils peuvent ouvrir l’espace du possible.

Dans un monde où l’avenir devient difficile à prévoir, je me propose donc d’aider les collaborateurs à devenir des auteurs de récits utopiques réalistes. Et ce pourrait même être l’occasion d’un concours des meilleures histoires que nous choisissons de raconter pour avancer ensemble.

« L’auteur créatif » en moi adorerait contribuer à cela. Seriez-vous partants ?

 

[1] “Qu’est-ce que sont les Nouveaux Récits ?” avec Colas Van Moorsel

[2] Kate Raworth, Doughnut Economics, 2017

[3] Sébastien Bohler, Où est le sens ?, 2020

[4] CODEX des biais cognitifs.

[5] Leon Festinger, A Theory of Cognitive Dissonance, 1957

[6] Olivier Hamant, L’entreprise Robuste, 2025.

[7] Frederic laloux, Reinventing Organizations, 2014

[8] Otta Scharmer, Theory U, 2009

[9] Sylvain Breuzard, La Permaentreprise, 2021

[10] Moscovici, Minority Influence, 1969

[11] Michel Maxime Egger, L’espérance en mouvement, 2023

[12] Cyril DION, la lutte enchantée ou comment garder espoir dans un monde qui bascule, 2025

 

 

Autres articles de la même catégorie

La responsabilité relationnelle en entreprise

La responsabilité relationnelle en entreprise

Je rencontre encore beaucoup de situations où, dès qu’une difficulté relationnelle apparaît en entreprise, un réflexe s’active presque immédiatement : désigner un coupable ou attendre que çà passe tout seul Un directeur « pervers », Un manager « toxique ». Un...

lire plus
Peut-on se fier à nos ressentis?

Peut-on se fier à nos ressentis?

(écrit sans IA) Depuis quelques décennies, nous sommes passés d’un excès de mentalisation à une réhabilitation du sensible. Le monde de l’entreprise a fini par reconnaître que nos émotions influencent profondément nos relations, et donc la performance. On parle mème «...

lire plus
Share This