Trahir ou se sentir trahi : une épreuve assez courante
Au sein d’une entreprise du secteur paramédical, deux collègues appartenant à la même équipe depuis 5 ans ont lié des liens de confiance et de proximité. Ils partagent souvent ensemble et s’entraident. Un jour, l’un d’eux informa son collègue d’une opportunité de poste qui l’intéressait et lui demanda de l’aider à mettre en valeur ses atouts pour obtenir le poste brigué. Une semaine plus tard il apprend que son collègue s’est positionné sans lui en parler sur le même poste et a obtenu la promotion.
Qui n’a jamais connu le sentiment de trahison ? la vie en entreprise n’en est pas épargnée, bien au contraire, le terrain est favorable à toutes sortes de coups d’épées dans le dos.
A l’heure même où, moi-même, je traverse des expériences qui m’ont fait ressentir la trahison, je décide d’explorer le sujet du point de vue de la personne trahie et du « traitre ».

Que signifie trahir ?
Pierre WILLEQUET, jungien auteur du livre « Trahir être trahi » définit le concept de la façon suivante : Trahir implique que ce qui a été « confié » à quelqu’un se voit soudainement « abandonné ou livré » à autrui ou à autre chose. Pour le dire autrement : « Ce que je t’ai confié de plus précieux – le terme confier implique que ce dont il s’agit a une indéniable valeur – a été bafoué, que tu l’as laissé choir. »
Trahir consiste à rompre un pacte
En maintes occurrences, trahir consiste à rompre un pacte explicite ou implicite pour des motifs strictement déterminés par le moi d’un individu dit « égoïste ou égocentré ».
Le traître est perçu comme un être qui se détourne impitoyablement, définitivement de l’objet trahi, quelles qu’en soient les conséquences. Il abandonne celui qui s’était pleinement confié.
En cela, abandon et trahison sont souvent reliés. Cependant la trahison comprend une dimension supplémentaire à l’abandon car le lien relationnel a été engagé émotionnellement ; nous avons compté l’un sur l’autre et l’un pour l’autre avant que le lien ne soit brisé.
« La confiance s’arrête là où commence le mensonge » nous dit Laloya, on pourrait dire là on commence la trahison, et fait place à la déception.
Trahir la confiance donnée, trahir une parole livrée, trahir une promesse, trahir un engagement, trahir une amitié, trahir des idées… trahir c’est rompre quelque chose que l’on pensait impossible à rompre. C’est de l’ordre de l’inimaginable, de l’impensable. La personne trahie ne s’y attendait pas. Le propre de ces événements, c’est de n’être pas induits, pas « programmés ». Sinon, il ne s’agirait ni de surprises, ni de révélations.
La trahison corrompt ce qui, dans le système de valeur de chacun, nous rend humain : confiance, fidélité, amour, respect de la parole donnée, transparence, équilibre du donner et recevoir, honnêteté, loyauté… Chaque être trahi sera touché à un niveau très profond, le lieu de ses « absolus », de ses idéaux sur « ce qui devrait être ».
Ainsi la trahison est avant tout un ressenti de trahison, car le même fait, sera pour l’un abjecte et pour un autre tout au plus regrettable.
En cela, celui qui voit l’humanité comme elle est, c’est à dire imparfaite et pleine de contrastes, vit moins le sentiment de trahison car il a moins d’attentes.
Voir même, dans certaines cultures d’entreprise, se mettre des coups de couteau dans le dos est normalisé. Peut on encore parler de trahison dans ces cas?
Non, car c’est l’intimité du lien qui va accentuer le sentiment de trahison. Une idée de dette s’insère dans le lien affectif ou de proximité, car plus la relation est proche, intime voire exclusive, plus elle génère des attentes surdimensionnées. Et ce sont ces mêmes attentes qui vont souvent justifier la trahison en elle même.
L’impact du sentiment de trahison sur la personne « trahie »
La personne trahie entend un message terrible du type « ce que tu représentes pour moi ne correspond désormais plus à rien. »
Vivre le sentiment de trahison engendre une douleur immense qui peut raviver de vieilles blessures.
Aussi, elle brise l’estime de soi. « Qui suis je pour l’autre pour qu’il me fasse vivre cela ? »
Nos ombres vont parfois se saisir de cette épreuve pour se révéler et exprimer le pire de nous même. De la haine à l’effondrement, les réactions sont variées.
Star Wars nous en livre un exemple caricatural en mettant en scène la transformation du Jedi Anakin Skywalker qui a perdu sa mère dans des conditions atroces, a cru que sa femme lui avait menti trahissant un amour qu’il croyait immaculé, et s’est senti rejeté par les anciens de l’ordre des Jedi. Tant de choses qui ont concouru à la faire basculer du coté obscur de la force.
Oui, le sentiment de trahison, surtout vécu plusieurs fois, peut favoriser l’enténèbrement de chacun d’entre nous. Il entretient pour certains une posture de victime, un sentiment d’injustice, ou d’impuissance, ou d’humiliation.
Mais ce même sentiment est aussi, pour celui qui le désire, l’opportunité d’un émerveillement. L’émerveillement de nous même dans notre potentiel de résilience.
Christian Bobin nous dit « on reconnaît le paradis car il n’oublie pas l’enfer ». L’enseignement de la trahison nous permet parfois de mieux gouter le paradis.

Le revers de la trahison pour « le traitre »
Le traitre de son coté ne se perçoit généralement pas comme un traitre.
Il vit la plupart du temps son acte soit comme insignifiant, « pas besoin d’en faire un fromage » soit comme si, de façon incompréhensible, une force irrépressible l’avait poussé à agir hors cadre habituel. Dans les deux cas, ses actes semblent inconscients. Ce qui invite le traite à tourner le dos à son objet trahi est soit l’absence de remords soit une culpabilité impossible à assumer.
Parfois, il évoque que son comportement était l’ultime moyen de se sortir d’une impasse.
Alors la question qui se pose est de discerner, en quoi il s’agit d’une impasse.
Trahir un secret qui nuit à ce que la vérité se fasse jour est sain. Doit-on le nommer trahison ? se sera vécu comme tel pourtant par la personne ou le système qui avait confié une information « secrète ».
Oui, Trahir est parfois une nécessité. C’est aller à l’encontre de certaines « lois » et «morales» qui nous enferment et nous empêchent d’exister librement.
C’est sortir d’un cadre qui ne nous parait plus juste ou trop contraignant.
C’est une étape parfois inévitable pour pouvoir grandir quitte à ne pas respecter le cadre de l’autre.
Car trahir est ici perçu comme une nécessité pour grandir.
Trahir un engagement au motif qu’on est dans une tension relationnelle dont on ne sait pas sortir peut il justifier de passer à l’acte de rompre l’engagement ? je ne le pense pas mais chaque situation est bien entendu à regarder de plus près.
La Rochefoucault disait  » L’on fait plus souvent des trahisons par faiblesse que par un dessein forcé de trahir ».
Quelque soit l’impasse trahir reste néanmoins une prise de pouvoir.

Que ses actes soient par inconscience ou nécessité, « le traite » a du mal à endurer le poids d’une telle accusation.
Raison pour laquelle, le sentiment de culpabilité advient si rarement : le traite n’a aucune conscience de ce qu’il fait endurer à celui qu’il quitte. Envahi, si ce n’est englouti par la certitude que la seule chose à faire c’est de suivre cette force qui l’a poussé à agir.
Il est fréquent qu’il tente de se justifier par maints artifices plus ou moins probants.
Le paradoxe est qu’il scie la branche sur laquelle il est assis en se racontant à lui-même qu’il n’a pas besoin du pacte qu’il bafoue.
« Bien que j’aie, autant que la personne que je m’apprête à trahir, besoin de cette alliance, et bien qu’au même titre qu’elle j’en sois dépendant, je vais l’anéantir. »

Mais dès lors qu’il ne veut pas reconnaître les conséquences d’un méfait qu’il sait avoir commis, il brise le dernier fil du lien et ajoute de la souffrance à la souffrance.

Les conséquences de la trahison pour la relation
La relation est soumise à rude épreuve lorsque la trahison s’immisce dans les liens.
Son issue peut être fatale comme elle peut être un renouvellement. Cela dépend de l’aptitude des protagonistes à poser conscience et parole sur ce qui mena à cette ultime transaction relationnelle.

Accompagner la sortie de la souffrance
Pour mobiliser les forces de rebond, il importe d’y mettre les mots justes. Il est évident que les expériences de trahison ferment quelque chose, clôturent un temps révolu de manière violente, brutale, brûlante, mais elles peuvent aussi bien être engendrement et nouveau départ.
Car oui, après la trahison, il peut y avoir une renaissance possible, voire un véritable accomplissement de soi. Plus on se familiarisera avec ce processus, plus on pourra en faire advenir les forces émergentes.
La personne trahie est invitée à prendre conscience des lieux de dépendance et d’attente inconsciente qu’elle fait peser dans la relation. A quoi est-elle si attachée? Quelles illusions sont tombées ? Et cela peut prendre du temps. Un espace plus ou moins long d’expression de la plainte est quasi inévitable. Il ne s’agit pas d’oublier mais d’intégrer en soi, l’espace ouvert à la blessure. A défaut, la personne risquera de reporter sur d’autres un jugement définitif, et de généraliser ses projections de victime.
« Plus jamais, je ne ferai confiance à un collègue de travail. Les gens ne pensent qu’à eux » se dit la personne trahie dans la situation citée infra. Celui qui se libère de la prison de la souffrance du sentiment de trahison, grandira beaucoup plus vite que celui qui ne l’a pas rencontré ou reste coincé dans sa posture de victime.
Le traitre, quant à lui, est invité à reconnaître la part d’ombre ou le mécanisme de défense qui l’a agit et empêché de penser qu’un autre mode d’action soit possible. Il y a souvent un déni à confronter, une part de lui mal acceptée ou qu’il pense inacceptable par l’autre. Cela demande à l’accompagnateur beaucoup d’empathie et une profonde alliance avec la personne. Une fois ce chemin parcouru, il pourra vivre le soulagement de la délivrance, au jour où il sera près à reconnaître devant l’autre, le mal infligé et sa source profonde.

L’authentique pardon
L’accomplissement d’un authentique pardon apparaît nimbé d’une grande complexité, en particulier dans ces situations de trahison.
Il implique, dans son sens ultime, que l’on soit capable de ré-accueillir l’autre, en tenant compte de la globalité de ce qu’il est. Y compris de ses zones d’ombre, de ses failles et, surtout, de sa capacité à nuire. À « me » nuire. Car pardonner c’est prendre un risque : le risque d’être à nouveau au contact avec celui qui nous a fait souffrir. Tout l’enjeu du pardon se situe là.
Tant que l’individu se vit encore trop écorché pour appréhender la réalité de l’autre – toute la réalité de l’autre -, le pardon n’est qu’un vain mot, un précepte vide.
C’est pourquoi le pardon n’est en aucun cas un acte uniquement volontaire, une décision. Il nécessite la capacité d’un discernement très aigu de celui que l’on est devenu une fois la blessure reçue.
C’est reconnaître en soi le moment où la réparation est suffisante pour pouvoir énoncer : « je te pardonne ».
C’est une mort narcissique.
En conclusion
Gardons nous de penser, comme le veut notre culture assoiffée de jugements, que les personnes ayant vécu plusieurs fois l’expérience du sentiment de trahison, ont bien dû faire quelque chose de mal pour le mériter. Tout au plus, nous constatons que celui qui n’a pas lâché sa part blessée, se fait revivre sans cesse la même blessure.
La trahison et ses ombres associées font donc partie des parts encore inconscientes de la nature humaine. Et bien que très douloureuses, ces expériences sont une belle opportunité de grandir et même de transcendance pour celui qui fait le chemin du pardon authentique.
En, miroir, il en va exactement de même pour la personne qui a commis l’acte qui le rend « traitre » invité, de ce fait à prendre la responsabilité de ses actes.