(Garanti sans IA) Le monde de l’entreprise est celui de l’anticipation et de l’action. Quand l’action ralentit, voir se met en mode « pause », c’est la mort du business dans la tête de la plupart des dirigeants.
Et pourtant! la question du « vide s’invite de plus en plus dans mes accompagnements professionnels. Et accompagner cette question diffère selon la manière dont chacun entre en relation avec ce « vide. »
Pour synthétiser, je dirais qu’il y a 3 manières de rencontrer le vide.
- Ceux qui veulent plus de vide… mais font tout pour l’éviter
Ce sont souvent des hyperactifs, dirigeants engagés, professionnels sur-sollicités, qui disent aspirer au calme, à l’espace, à se poser, à stopper les pensées. Mais dès que le silence et le vide s’approchent, ils le remplissent.
Agenda saturé, pensées en boucle, projets qui s’enchaînent, urgences fabriquées.
Le vide est désiré en discours, mais redouté dans l’expérience.
C’est assez proche de ce qu’illustre Blaise Pascal [1]quand il écrit : « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. »
Le vide est perçu ici comme une menace : celle de ne plus tenir, de ne plus savoir, de ne plus valoir.
C’est le mal d’une société entière addicte à l’action. Et la théorie U[2] nous montre cependant que l’intuition d’un futur passe par une présence au « lâcher » pour « laisser advenir » le nouveau. Je ferai un article pour ceux-là un jour.
- Ceux qui sont dans le vide… et s’inquiètent fortement.
Il arrive, dans une vie, des moments où ce qui faisait repère se défait. Un métier, une relation, un rôle, une identité sociale, une baisse d’activité…et soudain cette phrase, souvent murmurée avec inquiétude : « je ne sais plus trop qui je suis ni où je vais. C’est vide. »
Le vide est là. Il inquiète.
Quelque chose s’est arrêté, sans que le nouveau ne soit encore là. L’ancienne identité ne tient plus. La suivante ne s’est pas encore révélée.
Carl Gustav Jung décrit ce moment comme un passage nécessaire du processus d’individuation : « La personnalité ne peut se développer sans douleur. Sans sacrifice, il n’y a pas de transformation. »
Ce vide-là est un entre-deux vivant. Il est inconfortable, voir très inconfortable, mais fécond. Il contient une tension, un appel, parfois très discret. Il nous remet en lien avec certains manques angoissants de l’enfance parfois.
Attention, un deni est fréquent : le vide est parfois un symptôme de nécéssaire changement contre lequel la personne va se battre. Ce combat contre des moulins à vent pour sortir de l’inconfort, va au contraire accentuer la perte d’estime de soi. A contrario, se battre peut s’avèrer utile. Que me propose ce vide? un discernement est nécéssaire.
- Ceux qui sont bloqués dans le « vide » sans désir ni mouvement.
Il s’agit là d’une situation, plus délicate. Un vide figé. Un vide sans élan, sans désir, sans mouvement intérieur et sans liens. Il peut aussi venir d’un « passage existentiel » qui, comme vu plus haut, se fait nécessité pour fertiliser une nouvelle identité. Mais…c’est durablement figé.
Il ne s’agit plus d’un seuil, mais d’un enlisement. La personne ne sent ni appel, ni énergie, ni direction possible.
Le temps semble suspendu, mais sans respiration.
Donald Winnicott fait une distinction précieuse entre la capacité à être seul, signe de maturité psychique, et le sentiment de vide mortifère : « Être capable d’être seul en présence de quelqu’un est l’un des signes les plus importants de maturité émotionnelle. »
D’autres fois, j’observe que ce « non mouvement» est le fruit d’idées dites spirituelles, comme quoi le « petit moi » doit s’effacer dans l’attente d’un signe de la vie, oubliant ainsi la danse qui fait que c’est dans l’expérience que l’on se rencontre et qu’on rencontre éventuellement plus grand que soi.
Quand le vide ne s’accompagne plus de présence à soi, quand il devient absence de relation et immobilisme, il peut alors relever d’un accompagnement thérapeutique spécifique.
Le vide est un mouvement fondamental du vivant
Pour discerner, il est utile de revenir à une loi simple du vivant : contraction et dilatation.
Tout dans la nature fonctionne ainsi : les saisons, la respiration, le cœur, les cycles hormonaux, les rythmes biologiques et cosmiques.
La contraction correspond aux temps de densification du moi : identification à un rôle, une fonction, une image de soi.
Elle est nécessaire pour agir et construire. La dilatation survient lorsque ces formes deviennent trop étroites. Quelque chose se desserre. Et avec cela apparaît souvent le vide.
Le vide n’est pas une absence
Le vide n’est pas un trou à combler. Il n’est pas un échec à réparer. Il est un espace de désappropriation.
Quand les anciennes identifications tombent, le moi conscient perd ses repères habituels. Il croit qu’il n’y a « plus rien ». Et on minimise souvent ce « passage » d’une identité à une autre.
Mais ce « rien » est souvent un plein en gestation.
Comme le formule le philosophe Soren Kierkegaard : « L’angoisse est le vertige de la liberté. ». Victor Frankl[3] pensait de même en précisant que le « tout est possible » de la liberté est une énorme source d’angoisse.
Ce vertige n’est pas une pathologie en soi. Il est le signe qu’un autre rapport à soi et à la vie cherche à émerger.
Traversée salutaire ou pathologique : comment discerner ?
La question n’est pas : « Y a-t-il du vide ? ». Mais : « Que fait ce vide ? »
Quand le vide est « fertile », il ouvre, même lentement. Il rend plus sensible, plus humble, plus à l’écoute. Il contient une tension créatrice.
Le vide pathologique, lui, nous coupe, nous isole, anesthésie le désir, fige le mouvement.
Dans l’accompagnement, il s’agit moins de remplir que d’observer : le rythme, la respiration, la capacité à rester en lien.
Quand le moi cesse de diriger seul
Dans la traversée vivante du vide, le moi découvre ses limites. Non comme une humiliation, mais comme une ouverture.
Il cesse de vouloir tout maîtriser. Il apprend à consentir.
Ce déplacement est souvent inconfortable. Mais il ouvre à une forme d’alignement plus profonde, plus incarnée.
Olivier Hamant[4], parlant du vivant, rappelle que : « Ce qui est robuste n’est pas ce qui contrôle, mais ce qui sait composer avec l’incertitude. ». Tandis que le philosophe Hartmut Rosa revendique la nécessité de prendre le temps de la résonnance pour être en mesure de discerner au cœur d’un monde saturé de sollicitations en tout genre.
Si vous traversez un temps de vide et de rien, peut-être n’y a-t-il rien à comprendre immédiatement, rien à réparer, rien à décider dans l’urgence.
Peut-être seulement à habiter. A écouter. À laisser se déployer ce qui, pour l’instant, ne porte pas encore de nom. Et si on veut écouter le mouvement en nous, il faut à minima mettre en place des espaces où « cela » est écouté : méditation et accompagnement par un tiers sont aidants
Le vide n’est pas la fin du chemin. Il en est souvent le seuil. Il ne faut pas se précipiter à l’interpréter avec des grilles de lecture ou des explications rassurantes : il convient de l’observer avec délicatesse et une attention fine à ce qui est à l’œuvre derrière les mots.
Quelques pistes de discernement pour l’accompagnant.
- Écouter la qualité du mouvement, pas seulement le contenu
Ce qui compte n’est pas tant ce que la personne dit que comment cela circule :
- y a-t-il de la respiration ?
- du rythme ?
- des micro-élans, même fragiles ?
- une capacité à être touchée, émue, inquiète ?
Un vide vivant contient une tension créatrice. Un vide pathologique est souvent sans vibration.
👉Question intérieure pour l’accompagnant : « Est-ce que quelque chose bouge, même lentement ? »
- Repérer le rapport au désir
Dans une traversée salutaire :
- le désir est voilé, mais présent,
- la personne dit souvent : « Je ne sais pas encore, mais je sens que… »
Dans un enlisement :
- le désir est absent,
- la personne ne sent ni appel, ni élan, ni curiosité,
- le discours peut être plat, désaffecté, figé.
👉Repère éthique :
Lorsque le désir est durablement absent, l’accompagnement de type coaching atteint ses limites et doit s’articuler à un autre cadre.
- Soutenir la capacité à “ne pas savoir”
L’un des rôles essentiels de l’accompagnant est de ne pas précipiter la sortie du vide.
Aller trop vite vers :
- une nouvelle identité,
- un nouveau projet,
- une solution visible,
peut empêcher l’émergence de ce qui cherche à naître.
👉 Posture clé :
Tenir l’espace du non-savoir sans l’envahir. Wilfred Bion parle de « … la faculté de rester dans l’incertitude, le mystère et le doute sans se précipiter vers des certitudes. »
- Être attentif aux signes de dérive pathologique
Certains indicateurs appellent à la prudence :
- perte durable de l’élan vital,
- rupture du lien social,
- troubles du sommeil ou de l’alimentation persistants,
- sentiment d’irréversibilité,
- discours de dévalorisation profonde.
Dans ces cas, le vide n’est plus un passage mais un effondrement du soutien interne.
👉Responsabilité professionnelle :
Savoir orienter, co-accompagner, ou passer le relais n’est pas un échec, mais un acte de justesse.
- Accepter de ne pas être celui qui “fait advenir”
Face au vide, l’accompagnant peut se sentir inutile, impuissant, démuni. C’est souvent un signe que le travail est juste.
Accompagner le vide, ce n’est pas conduire. C’est marcher à côté. C’est parfois cela, accompagner : ne pas détourner, ne pas accélérer,
ne pas expliquer trop vite, mais tenir l’espace jusqu’à ce que la vie reprenne son propre souffle.
👉 Repère de posture :
Quand le coach renonce à vouloir faire advenir quelque chose, il devient souvent le témoin fiable de ce qui peut émerger.
[1] « Pensées : sélection inédite», Blaise pascal, Ed Poche
[2] « La théorie du U : l’essentiel » Otta Scharmer, Ed Yves Michel 2020
[3] « Découvrir un sens à sa vie grâce à la logothérapie », Victor Frankl, Ed Poche J’ai lu
[4] « La troisième voie du vivant » », Olivier HAMANT, Ed Odile Jacob 2025


Article écrit par Flavienne Sapaly

