De retour de Compostelle, où je menais un groupe sur le thème « Être en marche, Être à sa place», voici quelques mots sur ma vision de ce mystère de la place.
La quête incessante d’une place due ou à conquérir nous fait souffrir : symptôme d’un manque ou d’une frustration elle nous met dans l’espoir, dans l’attente d’un mieux-être, une quête de sens insatiable que l’on cherche dans un rôle, une fonction, un métier, un lieu d’habitation, un groupe d’appartenance, une voie à suivre etc…
On a tendance à en faire un idéal.
En réalité, c’est une soif d’ETRE.

La juste place serait cet endroit où l’homme est uni au monde, aux autres et à lui-même.
On dit des objets qu’ils ont trouvé leur place. En serait-il de même pour nous ?

Ce sentiment d’être à sa « juste place » part de quelques constats (1):
1. La signifiance : ce que je fais a de l’importance pour moi et pour les autres
2. L’appartenance : j’ai ma place dans le monde, la société, la planète, la famille ou tout ce qu’on voudra
3. La cohérence : ce qu’il m’arrive n’est pas totalement chaotique mais obéit à un certain ordre, voire à une harmonie
4. L’orientation : savoir les buts et les valeurs que l’on poursuit.

On a l’idée que c’est confortable quand on est à sa place mais ce n’est pas toujours vrai : certains êtres sont à leur place malgré des expériences de vie lourdes.
ex Jésus, ex Mandela, ex les gens qui font le « sale boulot ».
Les croyances sur la « juste place » de l’humain ont varié selon les époques et les cultures (2).
Dans l’antiquité : la juste place consiste à se situer dans l’ordre du monde ; il y avait une hiérarchie sociale à respecter et il convient de ne pas sortir de la place où le cosmos nous avais mis
Dans la chrétienté : la juste place est celle que Dieu veut pour nous. Où Dieu veut que l’on soit ? Maintenant les gens disent MA place dans le grand tout ou dans l’univers…
Chez les matérialistes ou physicalistes : la notion de juste place n’a pas de sens car la matière a en elle-même les germes de son évolution. A l’origine c’est la matière qui créé tout.
Chez les orientalistes : il y a la notion de juste place liée à l’harmonie ; le potentiel nait de la disposition des choses
Chez les écologistes : la juste place est le respect de l’ordre naturel.

Pour ma part, je pense, que la juste place n’est pas qu’une question de croyance ; c’est avant tout un sentiment : un sentiment indescriptible car propre à chacun.
Et comme tout sentiment, il ne détient pas la vérité et peut même nous induire en erreur.
A quel moment de votre vie vous êtes-vous senti à votre juste place ? vous avez forcément déjà une ou plusieurs expériences de ce ressenti.

A tort, bien souvent, l’on croit que cela dépend de l’environnement extérieur : « en présence de mes enfants », « dans tel endroit idyllique de nature », « dans tel rôle » etc…
En réalité tant que nous faisons dépendre notre sentiment de juste place de quelque chose d’extérieur à nous, nous renforçons notre angoisse de ne pas trouver. Nous errons en quête de cet absolu.

Au fond, notre juste place dépend d’un ajustement avec nous-même.
La place que nous prenons au sein de notre univers personnel et professionnel est porteuse de mémoires et décisions inconscientes. Des choses ne sont pas à leur place en nous. Des aspects de nous n’ont pas encore pris place. Des conditionnements nous ont identifié à un rôle devenu habitude. Des idéaux consument l’estime que nous portons à notre vie.

« Trouver sa place » nous lance alors un défi : subir l’héritage et rester dans une position de victime ou choisir de devenir sujet de notre histoire singulière.
Véritable retournement, un processus de conversion de son point de vue permet de quitter la fatalité pour occuper la place que nous voulons vraiment et de nous délier de nos mécanismes inconscients. Le sens n’est pas à trouver dans un futur mais à rechercher dans ce qui a été et est dans notre présent.

Cependant, il est difficile d’avancer sur la question de la place si on ne croit pas que quelque chose dépasse notre humanité (appelez le comme vous voulez : Puissance de Vie, Amour, Dieu, Univers, Le grand Tout…)
Pourquoi ? Parce que la question de notre place va au-delà du désir d’accomplissement de nos talents qui reste une quête assez auto centrée. Nous sommes appelés à être « au service » de plus grand que nous.

La juste place est ce passage de la question prégnante du « qui suis-je » à celle de l’accueil du « je suis » (3).
C’est un acte de foi (au sens de la confiance) en la vie ; la découverte en nous que la vie se suffit à elle-même, et nous guide inéluctablement vers le chemin unique, singulier et original qui est donné à notre naissance ;
Ainsi notre juste place se révèle jour après jour.
Comment laisser la vie prendre sens dans notre quotidien.

Ceci ne signifie pas « ne rien faire », « ne rien changer ».
Au contraire c’est une adaptation constante qui nous amène à prendre des risques malgré nos peurs : le risque de quitter, de bouger, d’évoluer, d’aimer, de se faire exister, etc…
Chaque expérience de vie est une occasion de mieux nous (re)connaitre en ouvrant de nouveaux espaces en nous ; épreuves y compris ; elles sont même le terreau qui nous poussera à sortir du carcan de nos conditionnements et à faire germer notre nature profonde.
Il y a à entretenir un lien vivant avec ce qui nous dépasse car dès lors nous ne nous questionnons plus sur notre place mais sur ce que la vie nous invite à ETRE dans l’instant et dans notre lien au Vivant.
« Qui je veux ETRE ?» dans ce présent est l’unique question.

Et quand il n’y a plus rien à chercher, rien à trouver, rien à laisser, rien à défendre… la souffrance cesse.
Notre juste place est d’être serviteur pleinement vivant y compris au jour de notre mort(4).

1- Etude de Tatjana Schnell psychologue d’Innsbruck en Autriche
2- Conférence de François Délivré du 21 octobre 2020 sur « la juste sa place »
3- En référence à la bible, exode 3-13 au nom divin révélé par le buisson ardent à Moise
4- En référence à une citation du Dalai Lama : « les hommes…se perdent dans d’anxieuses pensées sur le futur au point de ne plus vire ni le présent ni le futur. Ils vivent comme s’ils n’allaient jamais mourir…et meurent comme sils n’avaient jamais vécu. »